

Ne croyez pas que je vous ai délaissé, mais cette route du parc Noel Kempff Mercado était exceptionnelle. J’ai mis du temps à pouvoir raconter cela pour plusieurs raisons. Premièrement parce que mettre des mots sur des émotions est parfois difficile ; deuxièmement parce que la raconter c’était la mettre dans le tiroir du passé, et je n’étais pas résolue à le faire ; troisièmement pour raisons techniques : nous n’avions pas accès à Internet durant ces 6 semaines ou si peu!
Alors maintenant me voila face à un sérieux problème : Comment raconter cette explosion de sensations ? Par quoi commencer ? Je vais faire simple et commencer par le début.
Lorsque nous quittions la route balisée des missions jésuites à Santa Rosa de la Roca on ne savait pas vraiment à quoi s’attendre, un large chemin de terre s’enfonçait dans la végétation. Notre entrée sur cette route fut saluée par le passage d’un toucan, autant dire très bon présage ! Durant ce premier jour nous adoptions ce qui allait devenir notre quotidien : levé vers 4h30-5h pour partir à la fraîche et assister au réveil de la nature. Vers 8h-10h pause hamac, de préférence sous un manguier car la chaleur nous empêche d’avancer. Et puis vers 16h, nouveau départ jusqu’à la tombée de la nuit pour s’arrêter dans une communauté. Les détails sont nettement plus charmants. Déjà par la route entourée d’une végétation très dense dans laquelle nous avons pu croiser singes, tortues, varans, écureuils, renards, des animaux mi lapin mi rat et même -tenez vous bien- des empreintes de tigre !! Oui oui le tigre, le vrai, le gros et imposant, du genre de ceux qu’on voit en zoo. Et c’est sans parler de tous les insectes, des papillons, magnifiques, énormes et d’un bleu luisant, des papillons tout simples mais si nombreux et vifs qu’on s’en est mangé quelques uns. Les moustiques aussi bien sur, dont Joël a fait la douloureuse expérience, il doit à lui seul comptabiliser une centaine de piqûres, en comptant celle des fourmis (de 2cm de taille tout de même !). Il y avait aussi le cuco, une sorte de grosse cigale qui émet un son strident type acouphène, tellement fort que l’on a cru que le bruit venait de lignes électriques jusqu’à ce que l’on se rende compte qu’il n’y avait pas de lignes électriques ! Restera en mémoire ce jour où je me suis rendue compte que j’avais perdue mon appareil photo. Je laisse Joel et mes bagages sur le bord du chemin et fait demi tour pour le retrouver mort et écrasé ! En revenant à Joel presque je ne le voyais plus, il était la proie d’un nuage d’insectes avides d’humidité : papillons, mouches, abeilles et autres à te recouvrir le corps et à t’entrer dans les yeux en moins de deux secondes. Une horreur que nous avons fuis jusqu’à trouver refuge dans une cabane abandonnée avec moustiquaire. Ce qui ressemblait à une route se transforma peu à peu en chemin, voir en sentier. Les plantes reprenaient leurs droits et nous giflaient à notre passage. Parfois elles formaient un toit d’ombre fort agréable. C’est que la route est peu fréquentée, en tout sur 2 semaines et 400km nous n’avons pas croisé plus de 30 véhicules. Plus nous montions vers le nord, plus la végétation se faisait dense, exotique, impossible de voir à plus de 3 mètres de profondeur sur les cotés, des lianes, palmiers et arbres en tout genre à n’en plus finir. Combien de chemins nous ont fait penser à des promenades en sous bois. Combien nous étions heureux de pouvoir traverser cette nature si vierge et pas si hostile au bout du compte. Mais l’âme de cette route ne réside pas seulement en la nature, les gens que nous avons rencontrés y ont pris une grande part. Tous ces regards tantôt chaleureux, tantôt amusés, souvent curieux nous ont ravis et nourris. Tous ces gens qui nous ont invités chez eux pour manger, prendre un rafraîchissement, un fruit cueilli de l’arbre : mangues, bananes, papayes, citrons verts, noix de coco, canne à sucre. Comment vous présenter Asunta qui nous a accueillie dans l’école de la Estrella et de sa douche magique à l’eau si douce sous un ciel tant étoilé et caressé d’un vent frais ? Comment vous parler de cette dame sans nom que nous avons à peine croisé et qui nous a invité à manger ? Comment parler de ces trois jeunes cuisinières rigolotes avec qui j’ai fait du pain ? Comment vous transmettre l’émotion de Juan et Candelaria chez qui nous sommes restés une nuit, le temps de manger du tapir, de boire de l’eau marron d’un puit en terre au goût si délicieux de terre et d’arbre, et de ce massage que Joel leur a fait. Une soirée tendre et exquise à la bougie, aux regards et sourires bienveillants d’un couple meurtri par la maladie dont Joel a pu soulager pour au moins un temps les muscles muets du monsieur et remplir leur cœur pour beaucoup plus longtemps. Et comment vous présenter sans vous affoler, Ismael chez qui nous avons « dormis » au son de ses coups de fusil alors qu’il était ivre mort ! Comment aussi parler de tout ces gens chez qui nous avons passé nos après midi de repos à jouer du ukulélé avec eux, à amuser les enfants, à passer le temps, à créer des relations qui ne sont pas prêtes de s’éteindre. Tous ces gens que nous avons tour à tour surpris, amusés, inquiétés aussi par notre façon de voyager, mais que –j’en suis sûre- nous avons aussi fait rêver. Toutes ces personnes ont fait notre bonheur, nous ont emplis le cœur de chaleur et nous avons espéré et tout fait pour que cela soit réciproque. Quitter cette route a été un vrai déchirement, salué encore une fois par un toucan. On ne voulait pas la quitter, les quitter. Malgré tout il nous manquait quelque chose, il nous manquait ça : vous raconter, vous faire partager notre bonheur. Dire à nos amis, à nos familles combien on est heureux. Un trop plein de bonheur qu’il nous fallait vous en transmettre un peu.
Cette route avait pour destination le parc Noel Kempff Mercado dans lequel nous n’avons finalement pas pu entrer faute d’argent (nous n’avions pas pris assez de liquide et il n’y avait pas de bancomat sur cette route). Nous sommes arrivés aux portes du parc à La Florida, de nuit. La communauté était plongée dans le noir suite à une panne de leur moteur. Nous sommes donc arrivés dans le noir le plus total, nous repérant aux lampes torches des gens qui marchaient dans le village, tels des lucioles. Nous avons élus refuge chez les gardes parcs nous proposant comme volontaire. Mais il n’y avait pas de travail. Alors nous sommes restés une semaine là, à pêcher, à passer le temps, à se baigner dans la rivière entre les caïmans, les loutres et les piranhas au goût si délicieux. Nous n’avons pas pu approcher les magnifiques cascades du parc mais la nature n’a pas de frontière, être aux portes ou dans le parc cela revenait au même.
Nous avions très peur de quitter cette ambiance de jungle, ces villages où les animaux évoluaient en toute liberté pour retrouver la civilisation de la route des missions jésuites. Finalement cela s’est bien passé, mais c’est un autre chapitre que je vous conterais plus tard. J’espère juste qu’à la lecture de ces lignes vous garderez un sourire bienheureux comme j’ai actuellement à l’évocation de ces souvenirs. Je vous bise fort. Le monde est beau.

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